Je m'apprêtais à quitter le lieu de
désolation qu'était devenu Elysion. Avant de franchir le vortex je me
retournai une dernière fois vers mon royaume. Je me surpris à verser
une larme, mais venait-elle de moi ou de mon frère qui avait accepté de me
servir d'hôte ? J'aurais été bien incapable de le dire, le big will avait
occulté une grande partie de la conscience de cet être généreux mais je
sentais qu'il restait quelque chose de lui que j'étais le seul à pouvoir
faire remonter à la surface, un peu comme le sang d'Athéna avait réveillé
l'âme de Shun que je pensais avoir écrasé. Toujours est-il que je
scrutais les prairies herbeuses d'Elysion qui se teintaient de noir à
mesure que le néant approchait. Pourtant j'avais de quoi être content
de moi : la plupart des elfes et des héros avaient été sauvés, j'avais
réussi à trouver un hôte pour mon âme en un temps record et pourtant je
sentais un goût amer me remonter jusqu'aux lèvres et c'est la voix
tremblante que j'articulai en mouillant de mes larmes la terre sacrée de
mon domaine " Athéna. Si tu savais. Si seulement tu pouvais savoir.
COMBIEN JE TE HAIS !!! " Ma douleur passée j'envisageai un moment de
dédier un épitaphe à mon paradis perdu mais j'eus beau réfléchir rien ne
me vint à l'esprit, enfin autant en emporte le vent. Tiens c'est pas
mal du tout çà et ça ferait un bon titre mais malheureusement je crois que
c'est déjà pris. D'aucuns pourraient penser que ma haine était motivée
par la honte de la défaite mais ce n'est là qu'une partie de la vérité.
Quoiqu'en pense Athéna mon amour pour la Terre égale le sien à cette
différence près que j'aurais voulu une Terre sans hommes ou du moins sans
les hommes qu'on y voyait actuellement. A l'instar de Poséidon j'avais
toujours voulu qu'Utopia se réalise sur Terre. Mais pour côtoyer les
hommes chaque jour j'avais pu me faire une idée exacte de leur nature :
ils étaient tristes non pas qu'ils aient été affligés à la naissance d'une
nature mélancolique, bien au contraire ils débordaient d'une énergie que
la seule Terre ne pouvait satisfaire, ils allaient toujours plus loin pour
chercher à s'étourdir et oublier que Thanatos se trouvait toujours au bout
du chemin et alors ils sentaient la tristesse car ils sentaient qu'ils
étaient passé à côté de quelque chose. Les humains sont ainsi faits : ils
ne savent pas se contenter de ce que Dieu leur a donnés, par suite leurs
actes ne sont qu'outrance. A bien y réfléchir c'est pour cela que j'avais
crée Elysion : pour repeupler la Terre d'êtres élus qui ayant fait
l'expérience de l'éternité sauraient se contenter de ce que la Terre
pourrait leur offrir… Et maintenant, sous mes yeux mon rêve s'effondrait
et cela par la faute d'une déesse qui ne sait que se cacher derrière ses
chevaliers qui eux-mêmes justifient leurs crimes accumulés sous la quête
d'un idéal chimérique d'amour, QUELLE INJUSTICE !! Ecoeuré par les
récents évènements je me tournais vers la route de la Terre quand une voix
qui n'était pas celle de ma conscience m'arrêta.
- Seigneur Hadès
!! - Qui es-tu ? - Je suis Ulysse à qui vous avez oublié de prêter
une armure divine pour pouvoir rejoindre la Terre. - Ce n'était pas un
oubli. - Comment ?! mais je ne comprends pas, pourquoi m'avoir permis
de séjourner à Elysion si c'était pour me laisser mourir ici ? - On ne
fait pas toujours ce qu'on veut, certains dieux touchés par ton héroïsme
ont fait pression sur les 3 juges pour que tu sois admis ici. - Mais
enfin vous ne pouvez pas me laisser mourir ici après tous les efforts que
j'ai faits pour retrouver ma femme et mon fils, Homère en a même fait une
Odyssée. - Si tu parles de Pénélope et de Télémaque rassure-toi ils
sont tous deux hors de danger, quant au récit de tes aventures laisse-moi
te poser une question " comment as-tu dit que tu t'appelais au cyclope
Polyphème quand il t'a demandé ton nom ? " - Eh bien je lui ai répondu
que je m'appelais " Personne " car il voulait me manger et comment manger
personne, répondit Ulysse dont le visage s'éclaira à l'évocation de ce
souvenir. - Et ainsi quand tu lui as crevé son œil unique, après qu'il
eut mangé douze de tes compagnons, il a été réduit à répondre aux autres
cyclopes qui lui demandait qui l'attaquait " personne ", ces derniers ne
pouvant attaquer ce qui n'existe pas n'ont pas pu lui venir en aide,
complétai-je. - La belle ruse n'est-ce pas ? - En effet mais laisse
moi te poser une question maintenant que tu m'as révélé ton nom : Pourquoi
alors que le néant approche perdrais-je du temps pour sauver personne
?
Personne resta un moment bouche bée puis répondit
- Mais
enfin mon nom est Ulysse et tout le monde l'a toujours su. - Ah Oui et
les prétendants de Pénélope, leur as-tu dit que tu étais Ulysse quand ils
ont mis entre tes mains l'arc qui t'a permis de les tuer !! Non bien sûr
c'est tellement plus facile de commettre des crimes en endossant
l'identité d'un simple vagabond. Et ce chien qui t'a attendu pendant 20
ans et reconnu à ton retour à Ithaque, as-tu eu l'humanité de lui
confirmer que tu étais bien son maître adoré avant qu'il rende le dernier
soupir à tes pieds !! - Mais il ne fallait pas compromettre la
réalisation de mon plan balbutia-t-il. - Ulysse, pendant ces 20 ans
d'exil tu n'as jamais pensé qu'à ton intérêt propre et pour cela tu as été
assez vile pour renier ton nom devant le danger. Tout à l'heure tu m'as
demandé pourquoi je t'avais permis de vivre à Elysion, à bien y réfléchir
je crois que c'est parce que je n'avais pas encore inventé un enfer pour
les menteurs. Mais je crois que j'ai trouvé un enfer qui t'ira très bien.
Regarde derrière toi si tu veux connaître ta destinée.
Ce faisant
je lui désignai le néant qui finissait d'engloutir Elysion et j'ajoutai
:
- Adieu roi d'Ithaque, cet enfer que les chrétiens appellent les
limbes est celui où vont les enfants qui n'ont pas reçu de nom mais je
crois qu'il conviendra très bien à un homme qui a renié le sien.
Ce
faisant j'adressai alors un dernier adieu à mon paradis perdu mais pas à
cet homme qui symbolisait pour moi le plus sombre de l'homme et
m'engouffrai dans le vortex qui communiquait avec la
Terre.